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Hypos





Mercredi 7 janvier 2009



Ce matin, la grande est venue me rejoindre sous la couette au lieu de s'habiller et de filer au lycée. Elle grelottait. Notre appartement n'est pas bien isolé et je n'ai pas les moyens d'investir dans l'installation de fenêtres neuves. Les pièces contiguës à celles des voisins restent chaudes, mais dans la chambre des filles, moins protégée, il y avait ce matin de la glace sur les carreaux, à l'intérieur.

Un petit incident de rien du tout quand on songe à ceux qui affrontent le grand froid dans la rue ou dans des refuges improbables à Calais, Vincennes et ailleurs en France.

Un petit incident qui ravive cependant le sentiment d'angoisse permanent qui m'habite semaines après semaines. Depuis plus d'un an, mon malaise grandit et j'ai la sensation aujourd'hui que nous sommes entrés dans une ère obscure, pleine de menaces imprécises, de dangers diffus et de puissances liées qui se jouent de nos naïvetés.

Ce froid polaire inhabituel, qui rentre jusque chez moi, je le trouve symbolique.
 
Il est à l'image de ce que je pressens : cet abattement qui s'insinue devant l'énormité de la tâche, cette lassitude qui s'infiltre devant tant de souffrances humaines, cette prostration face à l'inéluctable qui pourrait faire penser que oui, "on s'habitue à tout", et que donc nous pourrions nous habituer à notre gouvernance comme les italiens s'habituent à la leur, nous habituer à la loi du plus fort, nous habituer à la mort des innocents.

Nous nous habituons d'ailleurs puisque les images de cruauté barbare ne nous font pas jaillir dans la  rue et que c'est à peine si l'on distingue le souffle de la contestation dans le fracas de la casse sociale.


Je n'ai jamais aimé l'hiver mais celui-ci me parait plus sombre encore que les autres. J'ai la poitrine et le dos traversés de douleurs lancinantes ou plus soudaines, la gorge serrée, mal aux dents, le coeur qui trésaille, la respiration courte, des maux de tête, l'impression d'une mort imminente... et la conviction que toutes ces douleurs sont, à l'échelle de mon petit moi-même,  une manifestation d'une sorte de désespoir collectif qui imprègne le monde sans que l'on s'en rende bien compte.

Définitivement persuadée que les structures institutionnelles, politiques en particulier, sont profondément corrompues, je ne crois pas davantage à l'impact réel des milliers d'associations de tous genres qui tentent, dans un grand mouvement parcellisé, d'alléger ici ou là, d'une manière ou d'autre, la misère des hommes. Comme de pauvres digues constituées de bric-et-de-broc, elles n'arrivent plus à contenir le flot des maux de toutes sortes. Et la question "Que faire?" me taraude.


Alors, pour secouer la peur et l'inertie, je me raccroche à de petites choses qui prennent soudain une grande valeur et en même temps que je ris, je sais à quel point cette joie rapide est à la fois superficielle et fondamentale. Et à quel point elle démontre la manière dont - pour se sauver soi-même - on peut être tenté de fermer les yeux et de concentrer son attention sur  le cercle étroit de son "chacun pour soi".

Dans un billet écrit en septembre 2007, j'évoquais un livre de Haffner sur la montée du nazisme et notais :

  • [Ce livre] "constitue un témoignage exemplaire sur les étapes successives par lesquelles une société peut être amenée aux pires crimes, les méthodes et les stratégies par lesquelles des criminels au pouvoir gagnent chaque jour du terrain et effacent peu à peu toute possibilité de résistance et de contestation, les effets progressifs d'une certaine accoutumance aux logiques de ségrégation et d'exclusion, la rapidité, enfin, avec laquelle toute une société et une civilisation sûre de ses valeurs peut s'effondrer, victime de la barbarie."

  • "Le jugement de l'auteur est sans appel. La plupart des événements de l'Histoire, même parmi ceux qui furent les plus décisifs pour une nation et un peuple, n'affectent guère la vie privée, individuelle et familiale, des hommes, au-delà du petit cercle des politiques qui sont concernés"

  • "La conjonction des causes historiques profondes et des causes conjoncturelles liées à la montée du nazisme eurent des effets apocalyptiques. D'un côté une modernité où les individus désinvestissent la sphère publique et se replient dans " le mécanisme de la vie courante ", pieds et mains liés à leur profession et leur emploi du temps, de l'autre une poignée d'hommes enragés et décidés, armés par l'idéologie et la terreur "



Plus d'une année plus tard, la relecture de ce passage me fait frémir.






Par Hypos
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